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Ramus, lecteur royal (juillet 1551-1562)

Plan du quartier du Collège royal et du Collège de Cambrai, XVIIIe siècle, Gallica/BnF

 

C'est sans doute la période la plus prolifique et la plus créative de l’atelier de Presles et de son principal. Elle s’ouvre sur une seconde intervention du Cardinal de Lorraine en faveur de Ramus auprès du Roi, qui aboutit à la décision de celui-ci, prise à Blois le 27 juillet 1551, de le nommer lecteur royal d’éloquence et de philosophie. La devise de Ramus : « Labor omnia vincit (improbus) », tirée de Virgile, n’a jamais été aussi justifiée.

Les circonstances de la nomination de Ramus : deux discours

Ramus, Pro philosophica Parisiensis Academiae disciplina oratio (1ère éd. 1551) [VCR 6= 6513, p. 307]

Dans ce discours, Ramus fait appel auprès du Parlement de Paris contre Jacques Charpentier, recteur de l’Université, qui, peut-être à l’instigation de son prédécesseur, Pierre Galland, l’a rappelé à l’observance des statuts, et a même prononcé un arrêt qui dépouille les élèves du collège de Presles de tous les privilèges et les exclut de l’accès aux grades universitaires supérieurs. Ramus obtient gain de cause, en argumentant notamment que sa cause est une cause publique : celle de l’université, mais aussi celle de la République dont les fondements résident dans l’éducation de la jeunesse.

Après la mort de François Ier, survenue le 31 mars 1547, Ramus obtient l'annulation de l'ordonnance de 1544, grâce à l'intervention de Charles de Lorraine, Cardinal de Guise, son ancien condisciple du Collège de Navarre. Sa nomination par Henri II comme « lecteur royal de philosophie et d'éloquence », en juillet 1551, lui confère un enseignement public et la possibilité de développer un véritable programme de réforme de l'enseignement. Voici comment il décrit son premier cours à Charles de Lorraine, son Mécène :

Ramus, Oratio initio suae professionis, 1551 [VCR 6= 6513, p. 401]

« Je vous adresse la préface de mon cours : elle a été prononcée au milieu d’une si grande affluence de monde que plusieurs personnes à demi asphyxiées ont dû être emportées hors de la salle, et que l’orateur lui-même, pris d’un accès de toux dans cette grande chaleur, a failli en être suffoqué. Vous lirez donc plus d’un détail que n’ont pu entendre deux mille auditeurs, venus pour assister à votre éloge »

Carolo Lotharingo Cardinali, Mecoenati suo, Petrus Ramus S. Mitto ad te professionis nostra praefationem in tanta hominum frequentia habitam, ut non modo de concione permulti pene exanimati subducti sint, sed ipsum oratorem ex tam multiplici tamque denso spiritu halituque orta ravis propemodum oppresserit. Itaque leges nonnulla, qua duo millia hominum laudem tam virtutis audientium non audivere. Vale ». Petri Rami eloquentiae et philosophiae professoris Regii oratio (1551), Épître dédicatoire de Ramus au Cardinal de Lorraine, dans Ramus, Talon, Collectaneae, p. 323 (trad. de Charles Waddington, dans Id., Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions, Paris, Meyrueis, 1855, p. 80).

Le programme de cours : Cicéron, Virgile, César

Ramus développe un programme collectif et systématique de commentaires des discours de Cicéron et de ses traités rhétoriques et philosophiques qui culmine dans le Ciceronianus (1557), et il le poursuit sur l’œuvre poétique de Virgile. Les œuvres sont en totalité ou en partie d’abord commentées en cours, puis systématiquement publiées et révisées dans des éditions successives, souvent assorties de polémiques avec les autres professeurs qui enseignent sur les mêmes textes dans les collèges de la Montagne Sainte-Geneviève.  En passant de Cicéron à Virgile, Ramus passe de la conjonction entre éloquence et philosophie à la conjonction entre poésie et philosophie.

Cours et commentaires sur les discours de Cicéron

Nancel nous apprend que Ramus s’était proposé de commenter tous les discours de Cicéron. Son premier enseignement « public » en qualité de professeur royal et celui de ses collaborateurs est exceptionnellement documenté par l'existence de deux recueils factices couverts de notes de cours manuscrites (que nous désignerons, du nom de leurs propriétaires, comme Recueil Chambut et Recueil Waddington). Ils précisent et complètent nos connaissances sur la chronologie et le processus de production de ces éditions, réalisées à partir des transcriptions des cours et complétées pour l’édition.

Ramus, Commentaire du Pro C. Rabirio (1ère éd. 1551), 1575 [VCM 8= 6565,p. 255]

Le Recueil Chambut est un recueil factice conservé dans le fonds des imprimés anciens de la Bibliothèque de l'Université libre d'Amsterdam, ayant appartenu à un dénommé François Chambut et couvert de notes prises aux cours de Ramus en 1552 et 1553 ; le Recueil Waddington regroupe vingt et un fascicules d’œuvres de Cicéron et de Virgile, annotées de la main de Nancel entre 1553 et 1557, pour la plupart à partir de cours de Ramus, mais aussi d’Omer Talon et de Jean Péna, prononcés entre 1553 et 1557.

Ramus a commencé par l’analyse des discours « consulaires » de Cicéron. Comme l'atteste le Recueil Chambut, son premier cours a porté sur le Pro Caio Rabirio de Cicéron, en 1551, après sa leçon inaugurale. Turnèbe publie un commentaire sur le même texte en 1553 (Lewis, 1998, p. 243-244).

Cicéron, De lege agraria, 1552 [VCM 8= 6468, p. 25]

Le cours de Ramus sur le De lege agraria s’est sans doute tenu en 1552, l’année de publication du commentaire (Recueil Chambut). Le commentaire de Ramus a suscité une nouvelle controverse avec Turnèbe qui prend la défense de Cicéron, par l’intermédiaire de Léger Duchesne.

Cicéron, Catilinaires, 1553 [VCM 8= 6469]

En 1553, Ramus publie ses commentaires sur les Catilinaires. La même année 1553, Omer Talon a fait un cours sur les Philippiques I et II, comme l’attestent les notes de Nancel, dans le recueil Waddington ; son commentaire n’a jamais été publié. C’est aussi le cas d’autres cours de Ramus qui complètent nos informations sur la mise en œuvre de son programme : Nancel copie un cours de Ramus sur le Pro P. Quintio, dont il ne précise pas la date, un autre sur le Pro Sexto Roscio (Amerino), un cours sur le Pro Roscio Comoedo, prononcé par Ramus en 1554, et le commentaire de Ramus sur les livres II des Verrines en 1554, sur les livres I et III en 1556, et sur le livre IV en 1557. Ces commentaires n’ont jamais été publiés et étaient considérés comme perdus jusqu’à la redécouverte du recueil (Couzinet, Mandosio, 2004).

Cours et commentaires sur les traités de rhétorique de Cicéron

Ramus, Ciceronianus, 1557 [VCM 6= 6479]

Ramus commente les Partitiones oratoriae (1551) et le De optimo genere oratorum (1557), qui a fait l’objet d’une prise de notes de Nancel avant sa publication. Le Recueil Waddington atteste que Ramus a aussi fait cours sur le Brutus ou De claris oratoribus. Mais son ouvrage le plus important est alors le Ciceronianus, qui précède de peu le commentaire du De optimo genere oratorum (voir la préface de Ramus à Charles de Lorraine : « ut Ciceronianus tibi paulo ante nuncupatus exposuit »). Kees Meerhoff y voit le « couronnement naturel » de « cet effort immense » de commentaire de Cicéron, « paru la même année que la Rhétorique de 1557 ». C’est « un perpétuel éloge de la pratique oratoire de Cicéron ; Ramus y maintient uniquement sa critique des vues théoriques de celui-ci, ‘farcies’ d’ineptiae scholasticae héritées des rhéteurs grecs. De la même façon, Talon oppose dans sa Rhetorica remaniée l’usus de Cicéron à sa ‘doctrine’, notamment au sujet du nombre oratoire » (Meerhoff, 1986, p. 263). Pendant cette période, Talon prend sa part des commentaires sur Cicéron, avec les Divisions oratoires et les Paradoxes. Celui sur le De oratore sera son dernier publié : ses cours ou praelectiones porteront désormais sur la Dialectica de Ramus (1566).

Cours et commentaires sur les traités philosophiques de Cicéron

Ramus fait cours sur le De legibus et publie son commentaire en 1554. Dans la préface de la version imprimée, il précise le rapport entre le De Republica et le De legibus de Cicéron : l’équilibre des trois régimes justes que Cicéron reprend dans le troisième livre des Lois (la théorie du gouvernement mixte). Il fait ainsi le lien avec le Songe de Scipion dont Nancel retranscrit un cours à cette époque. Il affirme ensuite que Cicéron imite d’abord Platon, et nullement les stoïciens. Ce sera le principal point de litige avec Turnèbe qui rétorque par une Adriani Turnebi apologia adversus quorundam calumnias ad librum primum Ciceronis de Legibus, Paris, A. Turnèbe, 1554 (Lewis, 1998, p. 244-249).

Le recueil Waddington conserve la seule trace de l’enseignement de Jean Péna au Collège de Presles, en 1555, sur le livre II du De natura deorum de Cicéron. Il représente un des rares témoignages sur l’enseignement des œuvres philosophiques de Cicéron au XVIe siècle. (Couzinet, Mandosio, 2001, p. 11-48). Le recueil Waddington porte la trace d’autres cours sur des œuvres philosophiques de Cicéron à la même période : un cours sur le Songe de Scipion, dont le professeur n’est pas identifié, et un cours de Ramus sur le livre I des Seconds Académiques en 1557, peut-être pour remplacer Talon, malade.

Le tournant vers la poétique : Virgile

« Ayant ainsi avancé dans les questions oratoires, [Ramus] décida de se tourner vers la poétique pour se distraire et pour le plaisir du lecteur (bien qu’il eût moins de goût pour ce genre d’étude), et de même qu’il avait d’abord prévu de commenter tous les discours de Cicéron dans l’ordre, il se proposa alors d’expliquer dans le même style toute l’œuvre de Virgile (quel merveilleux projet s’il l’avait mené à bien !). Ayant donc commencé par les Bucoliques, il passa aux Géorgiques, malgré le rire et la moquerie des envieux et des détracteurs, et il fit un remarquable effort pour dévoiler et expliquer ces deux ouvrages. Après avoir commenté les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile, et s’être engagé dans la lecture suivie et le commentaire de l’Énéide comme en suivant le même fil de Thésée, il s’interrompit pour je ne sais quelle raison ; il avait à peine fini de parcourir le livre I quand il changea d’avis ; c’est ainsi que, se détournant de Cicéron et de Virgile, il commença à embrasser d’autres domaines d’étude ».

Nancel, Petri Rami vita, p. 192-194.

Virgile, Géorgiques, 1556 [VCR 6= 6476. Pièce 5]

Le Recueil Waddington contient les cours de Ramus sur les Bucoliques et les Géorgiques et un cours interrompu sur le premier livre de l’Énéide dont l’auteur est sans doute Ramus.

Les deux premières éditions des commentaires de Ramus aux Bucoliques et aux Géorgiques de Virgile paraissent en 1555 et 1556. Sur le vers 133 du livre I des Géorgiques (pièce 5 du recueil) : « Pour exprimer les arts en méditant sur leurs divers usages », Ramus écrit : « On remarquera ici les principes aristotéliciens des arts, l’observation et l’expérience, ou plutôt les fruits et les fins, puisqu’en effet les arts en sont issus, s’ils doivent y retourner » (p. 52). Un autre vers : « Labor omnia vincit improbus » (I, v. 145-146) sert de devise à Ramus. Dans son commentaire (p. 54), il le met en résonance avec Hésiode, Théocrite (Idylle V), Perse (Satires, Prologue) et Horace (Épîtres, II, 2). Outre le commentaire rhétorique et dialectique, Nancel dit dans la Vie de Ramus que son maître a voulu montrer que Virgile imite Théocrite dans les Églogues, et Hésiode et Aristote dans les Géorgiques, et s’est assuré de son aide à cet effet. Le recueil Waddington confirme les dires de Nancel qui a transcrit les cours sur les deux ouvrages, où les références à Théocrite n’apparaissent pas encore.

Les « Livres » sur les commentaires de César :

Comme l’indique leur qualité de « Livres », les commentaires de Ramus sur La Guerre des Gaules de César (Commentari de bello gallico) : le Liber de moribus veterum Gallorum (1559) et le Liber de Cæsaris militia (1559) appellent une rubrique particulière. Ce sont des livres à part entière, et non plus de simples commentaires. Ils se distinguent en effet des commentaires précédents, du fait que, comme Ramus l’explique à Charles de Lorraine dans l’épître dédicatoire au livre sur les Gaulois, il a décidé de « recueillir le fruit de sa leçon quotidienne séparément (separatim) », pour faciliter la comparaison, et ne plus suivre l’ordre des paroles (verba) de l’auteur, mais celui des idées (sententia). Autrement dit, il n’interroge plus la progression logique des arguments, caractéristique du commentaire dialectique dans lequel il est passé maître, mais il considère ces textes comme des sources d’information autorisant un jugement par la comparaison.

Ramus, Liber de moribus veterum Gallorum, 1559 [VCM 6= 6484]

Selon Ramus, les Gaulois ont connu et pratiqué tous les arts libéraux dans leur langue, avant la conquête romaine. On trouve dans cet ouvrage les premiers éléments d’une mythologie gauloise inspirée du Ps. Bérose (Annius de Viterbe, aussi présent dans le commentaire manuscrit de Péna en 1555, conservé dans le recueil Waddington). Le traité a été traduit l’année de sa parution sous le titre : Traicte des façons et coustumes des anciens Galloys, traduit du latin de P. de La Ramée, par Michel de Castelnau (Paris, André Wechel, 1559). Ici, l’ordre des idées est une distributio quadripartite, selon les quatre vertus cardinales de Platon, et Ramus définit l’ouvrage comme « une méditation morale sur l’histoire de sa patrie ». De fait, dans les Collectaneae, Nicolas Bergeron classe les préfaces des deux traités dans la « philosophie morale ». L’enseignement de l’éthique est esquissé ici comme étude des mœurs dans l’histoire et généalogie d’une histoire nationale.

Les traités sur les arts libéraux

Ramus met un terme à l’entreprise de publication systématique des cours pour préciser sa théorie sur la dialectique et la rhétorique, compléter la critique du trivium par la composition de traités de grammaire et entamer celle du quadrivium qui dominera la période suivante. Les cours ou commentaires (praelectiones) porteront désormais sur la dialectique, la rhétorique et la grammaire.

L'évolution que l’on observe dans les commentaires se fait aussi sentir dans les traités sur la dialectique et la rhétorique, avec l’apparition du grec – notamment d'Aristote en grec, pour la Dialectique en 1554 et pour la Rhétorique en 1557 –, et le passage éphémère au vernaculaire qui concerne la Dialectique, la Rhétorique et la Grammaire, théorisé dans le Ciceronianus et dans les préfaces aux Grammaires et à l'Arithmétique. C’est aussi un changement de cap éditorial : à partir de 1555, Ramus confie toutes ses publications à André Wechel, qui obtient des privilèges généraux pour publier ses ouvrages.  

La Rhétorique

Talon, Rhetorica, 1554 [RRA 8= 354. Pièce 1]

C’est le seul exemplaire connu de cette édition de la Rhetorica de Talon, signalée par Waddington, mais non localisée par Ong (« Other than this offhand reference in Waddington, I have discovered not the slighest indication that such an edition ever existed »). Elle s’est longtemps réduite à une fiche dans le catalogue-papier de la BIS, jusqu’à sa réapparition, grâce à un récent catalogage, comme première pièce d’un recueil factice ayant appartenu à Nancel, qu’il a couplée avec les Dialecticae institutiones de Ramus parues la même année. Le privilège date du « seizieme iour d’Octobre M.D.LIIII » et qualifie le livre de « revu et augmenté par l’auteur, outre les précédentes impressions ».

Elle est suivie, l’année suivante, par l’adaptation française d’Antoine Fouquelin (La Rhetorique francoise d'Antoine Foclin de Chauny en Vermandois, a tresillustre Princesse Madame Marie Royne d'Ecosse, Paris, André Wechel, 1555), couplée à son tour avec la Dialectique française de Ramus. La Rhétorique française ne connaîtra qu’une autre édition, en 1557.

La Rhétorique latine est de nouveau publiée par Talon en 1557 à Lyon; elle se caractérise par une « foule de citations grecques », écrit K. Meerhoff (1986, p. 262). Il précise : « C’est en commentant Cicéron » – en particulier le De oratore, paru en 1553 – « que Talon en est venu à lire la Rhétorique d’Aristote dans le texte » (Ibid., p. 262). Cette nouvelle version de la Rhetorica, publiée la même année que le Ciceronianus est, selon R. Leake, qui l’a découverte, suivi sur ce point par K. Meerhoff, « une rhétorique française ‘reconvertie’ en latin » (ibid., p. 274).

La Dialectique

Ramus, Institutionum dialecticarum libri tres, 1554 [RRA 8= 354. Pièce 2]

Cette édition des Institutions dialectiques, placée après celle de la Rhetorica de la même année 1554 dans le Recueil Nancel, se caractérise par la présence massive de citations grecques. Sa singularité vient de ce que Ramus y reformule en termes aristotéliciens – citations d’Aristote à l’appui, en grec suivies de leur traduction latine – tous les énoncés de sa dialectique dont il conserve l’ordre d’exposition. Le sens d’un tel virage aristotélicien apparaît dans l’épître dédicatoire : « Nous aurons un abrégé de la faculté logique, depuis si longuement réclamé par l’Université de Paris, composé dans l’esprit d’Aristote, et même pour sa gloire et en son honneur ». C’est proposer rien moins qu’un nouveau manuel de logique (ici synonyme de dialectique), alternatif à l’Organon, à l’usage de l’Université de Paris. Nelly Bruyère a attiré l’attention sur l’importance de cette édition qui précède immédiatement la Dialectique française, publiée l’année suivante. Il est inutile de dire qu’elle a suscité de vives réactions, dont celle de Charpentier.

Ramus, Dialectique (en français), 1555 [VCR 8= 6464, p. 115]

La célèbre première édition de la Dialectique en français parue l'année suivante s’appuie sur la collaboration de Ramus avec les poètes de la Pléiade. « Les exemples tirés d’auteurs classiques (Virgile, Horace, Martial, Ovide, Tibulle, Catulle, Parménide) sont traduits pour Ramus principalement par Ronsard, mais aussi par Joachim Du Bellay, Rémi Belleau, Guy de Bruès, “le Comte d’Alsinois” (Nicolas Denisot), Louis Desmasures (des Mazures), Clément Marot, Étienne Pasquier et Jacques Pelletier (Peletier du Mans) » (Ong, Inventory, p. [185]). Cette édition est contemporaine du “tournant” de Ramus vers la poésie dans les commentaires et de son intérêt pour la métrique dans la Rhétorique. Ramus rompt définitivement avec la tripartition de la dialectique en invention, jugement et exercice des éditions précédentes, pour la réduire aux deux premières divisions, seules constitutives de la discipline. Ce remaniement sera définitif. Mais la Dialectique en français sera seulement réimprimée l’année suivante, et rééditée une seule fois après la mort de Ramus, en 1576. C’est le premier ouvrage qu’il publie chez Wechel, successeur de Jacques Bogard, qui devient son éditeur attitré. Entre 1556 et 1566, la Dialectica reparaît en latin en deux livres, accompagnée de praelectiones de Talon ; ces éditions suivent le texte de l’édition française, latinisé (Bruyère, 1984, p. 21).

Au début de l'année 1554 paraît aussi l’édition séparée de deux livres des Aristotelicae animadversiones qui ne correspond pas au contenu des livres IX et X des éditions précédentes (qui avaient pour objet les Topiques), mais portent sur les Seconds Analytiques et sur le problème de la méthode, comme ce sera le cas des éditions suivantes des Animadversiones. Elle paraîtra en 1557 sous son titre connu, qui a le mérite d’indiquer clairement la doctrine de la méthode unique : Quod sit unicae doctrina instituendae methodus (Bruyère, 1984, p. 31-32 ; 114). Avec le remaniement des Institutiones dialecticae et cette première version du Quod sit…, l’année 1554 est pour Ramus un moment de remise en question et de choix décisifs.

La grammaire

Recueil factice d’ouvrages de Ramus sur la grammaire [VCR 6= 6480. Pièce 1]

Ce recueil factice conservé à la BIS rassemble plusieurs ouvrages de Ramus sur les grammaires latine et grecque dont les premières éditions se concentrent sur les années 1559-1560. Selon Nancel, Ramus y poursuit un double objectif : il recherche à la fois l’élégance (nitorem) et « une méthode facile » qui corresponde à la construction d'un édifice dont Ramus est l’architecte, tandis que Nancel se limite à collecter un vaste matériau, à rédiger et à corriger :

« Ainsi Ramus a esquissé au pinceau les premières couleurs naturelles, la forme originaire et la méthode primitive de l’œuvre, et avec lui, j’ai disposé la matière récoltée et rassemblée chez de nombreux grammairiens, partout à l’affût de ce qui pouvait venir compléter l’art, en discutant beaucoup et souvent avec lui de la bonne construction et de la bonne composition de l’ensemble. »

 (Nancel, Petri Rami vita, p. 214)

En matière de grammaire, Nancel met au crédit de Ramus la réforme de la prononciation du latin et du grec et la distinction entre i et j et u et v dans la transcription du latin (Nancel, Petri Rami vita, p. 216).

Les mathématiques

Ramus, Arithmetica, 1569 (1ère éd. 1555) [VCM 4= 6546. Pièce 1]

 

Depuis l’édition abrégée des Éléments d’Euclide, parus sans nom d'auteur en 1545 et réimprimés en 49 et 58, Ramus n’avait pas publié sur les mathématiques. Il reprend la réflexion sur le quadrivium en 1555, date de la première édition, chez Wechel, d'un traité d’arithmétique élémentaire qui sera plusieurs fois remanié, en 1557 et 1562, l’Arithemetica. Une version unique et anonyme d’un traité d’algèbre, Algebra, paraît chez Wechel en 1560 (Ong, Inventory, N° 564*). Les publications de Ramus sur les mathématiques reprendront à la fin des années 60.

L’affaire du Pré-aux-Clercs

Le Pré-aux-Clercs sur le Plan de Truschet et Hoyau, 1550. A droite, l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés.

En qualité de lecteur royal, Ramus représente l’Université dans plusieurs circonstances importantes. Il est membre de la délégation envoyée par l’Université auprès du Roi pour trouver une médiation lors de la révolte du Pré-aux-Clercs, où l’on sent les prémices des troubles à venir dans le milieu étudiant. Il est également mandaté par l’Université pour faire confirmer et renouveler ses privilèges, au début du règne de Charles IX (discours De legatione secunda, dans Ramus, Talon, Collectaneae, p. 453-456). L’année 1558 est endeuillée par la mort du jeune professeur royal Jean Péna qui laisse Ramus seul face au chantier des mathématiques, et par le départ de Talon, sans doute malade depuis 1556 (il rédige un premier testament en février), qui mourra quatre ans plus tard.

Le Pré-aux-Clercs était un vaste terrain vague dont l'Université et l’Abbaye Saint-Germain-des-Prés se disputaient les droits. Au-delà des ébats des clercs et des moines, le Pré était aussi le siège de duels et d'assemblées protestantes. Or depuis les années 1530, il faisait l’objet de lotissements abusifs de la part de l’abbaye et du roi. En 1548, une première révolte estudiantine contre ces tentatives d’aliénation du Pré-aux-Clercs s'était soldée par un compromis, en 1554. Mais en 1557, une nouvelle révolte est réprimée dans le sang et par la suspension des cours des lecteurs royaux. L'Université envoie une députation au Roi, à laquelle participent Ramus et Turnèbe. Le roi répond favorablement aux remontrances, à condition d’engager une réforme de l’université (qui était déjà en projet) et en demandant une description des statuts anciens et récents. Ramus a publié un rapport sur ces pourparlers : la Harangue (traduite du latin : voir Petri Rami de legatione oratio, dans Ramus, Talon, Collectaneae, p. 418-451). Il insiste sur deux points : la peur de perdre le Pré et les leçons publiques ; il met sur le même plan la liberté physique et la liberté académique, qu’il traduit par la commune notion de « public » ; et demande instamment au Roi, dès qu’un accord a été trouvé, d’écrire immédiatement au Parlement, pour qu’il fasse sursoir aux exécutions d’étudiants (Sharratt, 2004, p. 63-101).