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Les guerres de religion et l’assassinat

Ramus a sans doute embrassé la Réforme lors du Colloque de Poissy, en septembre 1561, comme il l’écrit dans une lettre de 1570 à Charles de Lorraine (dans Ramus, Talon, Collectaneae, 1599, p. 211-213), dont il perd de ce fait la protection. La mort de Talon en décembre 1562 et le départ de Nancel pour Douai préludent à sa dépossession du Collège de Presles. Il est plusieurs fois contraint de fuir Paris : à la bibliothèque de Fontainebleau pendant la première guerre de religion, avec la protection de Catherine de Médicis et du roi ; à Saint-Denis, puis en Lorraine, auprès des troupes huguenotes commandées par le prince de Condé et l’amiral de Coligny pendant la seconde (1567) ; enfin, pour une tournée dans les universités protestantes de Suisse et d’Allemagne qui lui permet d'échapper à la troisième guerre de religion (1568-1570). Toutes ses activités sont désormais rythmées par ces bouleversements. À partir de 1562, il étend son projet de réforme de la faculté des arts aux facultés supérieures et complète systématiquement sa critique des arts. Aux controverses sur la dialectique et sur la méthode s’ajoute alors un nouveau front : celui des mathématiques, et la défense du corps des professeurs royaux dont Ramus est devenu le doyen. Il se battra en vain contre la nomination comme lecteur royal de mathématiques de Jacques Charpentier. Sa tournée en Suisse et en Allemagne font de Bâle le siège principal de ses publications, avant de s’étendre plus tard à Francfort, avec l’exil de Wechel. La paix de Saint-Germain-en-Laye précipite son retour à Paris, où, déchargé de son enseignement, il poursuit son entreprise et s’engage dans la politique ecclésiastique réformée, avant son assassinat, le 26 août 1572.

De l’Édit de janvier à la Première guerre de religion (1562-1563)

Proœmium reformandæ Parisiensis Academiæ, ad Regem, 1562 [VCM 6= 6506. Pièce 1]

Entre l’Édit de janvier (17 janvier 1562), qui tolère la liberté de culte pour les Protestants, et le massacre de Vassy (1er mars 1562), qui marque le début des guerres de religion en France, Ramus travaille sur le double front de la réforme de l’Université et de la grammaire. Mais il est contraint de fuir Paris à la fin de l'été pour se soustraire à la profession de foi exigée des régents de collèges, et se réfugie à Fontainebleau, sous la protection de Catherine de Médicis, puis au château de Vincennes.

Advertissement, 1562 [VCM 6= 6506. Pièce 3]

Depuis le 7 janvier 1557, Ramus est membre de la commission chargée par Henri II et Catherine de Médicis de réformer les statuts de l'Université. Il est aussi élu par la nation de Picardie pour en débattre au sein de l’université. À la suite de la requête des États généraux d’Orléans, en 1561, paraît cet important memorandum anonyme qui lui est traditionnellement attribué, adressé à Charles IX par l’intermédiaire de Catherine de Médicis, alors régente. Il est publié en 1562, en latin, sans indication de lieu ni d’éditeur, et en français, à Paris, chez André Wechel. Ramus adresse au Roi un tableau de la condition étudiante et de pratiques universitaires qui relèvent de l’extorsion organisée et développe ses propositions sur la réforme de l’Université. Jean-Marie Le Gall les résume ainsi :

« La mise en place d’une nouvelle économie scolaire fondée sur le financement public de l’enseignement et la restauration de la gratuité des études […], malthusienne pour le corps professoral et gratuite pour l’étudiant. »

 (Jean-Marie Le Gall, 2006 (chap. iii, p. 41-68), p. 54 ; 55)

[Ramus], Gramere, 1562 [VCM 6= 6501]

 

Première édition anonyme de la Grammaire française, où Ramus, à la suite de Louis Meigret et de Jacques Peletier, réforme l'orthographe pour l’accorder à la prononciation (une sorte de transcription phonétique), ce qui provoque un tollé. Il publie en 1572 une seconde édition augmentée de sa Grammaire.

De la paix d’Amboise à la Seconde guerre de religion (1563-1568)

La Paix d’Amboise (10 mars 1563) met fin à la première guerre civile et permet à Ramus de rentrer à Paris, où il retrouve sa chaire de lecteur royal et son poste de principal au Collège de Presles qu’Antoine de Muldrac s’était approprié. Il publie et complète les travaux entamés pendant sa retraite hors de Paris sur la physique et la métaphysique et récrit complètement la Dialectique et la Rhétorique latines. Pendant ce temps, les controverses battent leur plein : Arnaud d’Ossat prend la défense de Ramus contre Jacques Charpentier pour défendre la méthode unique, et Ramus lui-même entame des actions contre le même Charpentier qui a obtenu indûment, selon lui, la chaire de lecteur royal de mathématiques.

Ramus, Oratio de sua professione, 1563 [VCM 6= 6477]

Dans son discours de rentrée du 25 août 1563, Ramus récapitule les douze années qu’il a consacrées à l’examen critique des disciplines en qualité de lecteur royal, dont huit à ce qu’il appelle le genre exotérique : grammaire, rhétorique (occasion d’un vibrant hommage à son « frère », mort l’année précédente) et logique, et quatre au genre acroamatique, à savoir les mathématiques. Il retrace ses difficultés avec Euclide, son travail à la bibliothèque de Fontainebleau sur le corpus mathématique ancien, et l’examen des mathématiques, « cet instrument jumeau de la logique (« geminum illud Logicae organum », dans Ramus, Talon, Collectaneae, p. 410), avec l’arithmétique et la géométrie. Il lui reste à examiner l’astronomie et l’optique. Il travaillait à l’examen de la Physique d’Aristote, lorsque la paix est revenue. Il promet de terminer son travail sur la physique et de reprendre ses brouillons sur l’éthique qui attendent qu’il y donne la dernière main. La partie élenchtique de la Physique paraît en effet en 1565. L’année suivante paraît la critique de la Métaphysique d’Aristote que Ramus décrit comme une accumulation de sophismes et le comble de l'impiété.

Ramus poursuit le remaniement de la Dialectique latine ; après la mort de Talon, il réédite la Rhetorica et la Dialectica dont il remanie non seulement son propre texte, mais aussi celui de Talon. C’est l’époque de la seconde controverse avec Charpentier sur la méthode (1564-1566), puis de la querelle sur la chaire de mathématiques du collège royal (1566-1568).

Le voyage en Suisse et en Allemagne pendant la Troisième guerre de religion (1568-1570)

Plan de Bâle tiré de : Sebastien Münster, Cosmographie de tout le monde, Paris : Nicolas Chesneau, 1575 [RXVIb 3 = 321-2]

Depuis sa conversion à la Réforme, en 1561, Ramus a plusieurs fois été contraint de se réfugier hors de Paris où il ne se sentait plus en sécurité. Il échappe à la troisième guerre de religion en obtenant du roi la permission de s’absenter pour un voyage dans les universités protestantes de Suisse et d’Allemagne. De 1568 à 1570, il visite Strasbourg, séjourne une année à Bâle, se rend à Heidelberg, Francfort, Nuremberg, Augsbourg, Genève et Lausanne. Mais ses tentatives pour obtenir des postes de professeur à Heidelberg, puis à Genève, se soldent par des échecs. Ce voyage, relaté par Freige qui a rencontré Ramus à Bâle et à Fribourg, est aussi bien documenté par sa correspondance. Il montre que l’internationalisation a d’abord été l’œuvre de Ramus lui-même, et que c’est là qu’il faut commencer à rechercher les jalons d’un itinéraire et de relais qui deviendront ceux du ramisme international.

Ramus, Scholae in liberales artes, 1569 [VCM 4= 6553]

 

« Durant son séjour à Bâle, Ramus met au point avec Episcopius un plan de publication de ses œuvres complètes. Les Scholae in liberales artes de 1569 recueillent en effet la plupart des autres grands textes, notamment philosophiques, de La Ramée. La dialectique n’y est pas intégrée, ni la dialectique avec commentaire » (Bruyère, 1984, p. 22). Il publie aussi les Scholae mathematicae en 1569 et un éloge de la ville de Bâle en 1571.

De la Paix de Saint-Germain au massacre de la Saint-Barthélemy (1570-1572)

Ramus rentre de sa tournée dans les pays protestants dépouillé de son principalat de Presles, mais il obtient une pension royale qui doit lui permettre de terminer la rédaction des arts libéraux et d’étudier la théologie. Depuis longtemps, il a cessé de placer ses ouvrages sous la protection du Cardinal de Lorraine : le Prooemium mathematicum de 1567 est dédicacé à Catherine de Médicis, comme l’est la Grammaire de 1572. Mais Ramus tente de se réconcilier avec le Cardinal dans deux lettres de 1570 (Cuisiat, 1998, p. 27-28). Ses dernières années sont aussi occupées par la politique ecclésiastique. Il réédite la Grammaire française et la Dialectica (1572).

Ramus, Dialectica, 1572 (dernière éd.) [VCM 6= 6590, p. 3]
Ramus, Dialectica, 1572 (dernière éd.) [VCM 6= 6590, p. 2]

 

Cette édition sans praelectiones de la Dialectique est la dernière parue du vivant de Ramus. Son caractère réduit et maniable a fait sa fortune dans l’enseignement de la logique au XVIe et jusqu’au XVIIe siècle. Le terme d’enuntiatum y est systématiquement remplacé par celui d’axioma. Dans l'épître au lecteur (p. 2-3), Ramus explique pourquoi il souhaiterait sur sa tombe une colonne évoquant son institution de l'art logique.

La mort de Ramus, 1867 [ESTAMPES 68. Pièce 2]

La paix semblant revenue en France, de retour à Paris dans son « royaume de Presles », Ramus est assassiné, le troisième jour des massacres de la Saint-Barthélemy, et son corps mutilé est jeté dans la Seine. Ses biographes Banos et Nancel relatent les circonstances de sa mort.