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Les premières éditions modernes et le renouveau des études cartésiennes

La réédition des œuvres complètes par Victor Cousin

Oeuvres de Descartes publiées en 12 volumes par Victor Cousin, volumes 1 à 4

Les œuvres de Descartes ont été plusieurs fois éditées au 17e s. et au début du 18e s., mais toujours séparément les unes des autres, exceptions faites de l’édition hollandaise, en latin, de Blaeu (9 vol., in-4°, 1682-1701), sans réelle unité, et de l’édition parisienne donnée par La Compagnie des Libraires (13 vol. in-12, 1723-1729), qui, pour l’essentiel des textes, ne constitue qu’une réimpression.

La première édition moderne des œuvres complètes de Descartes est due à Victor Cousin (1792-1867). Alors que depuis 1815 il enseigne l'histoire de la philosophie moderne à l'École normale supérieure et à la Sorbonne, le jeune professeur se voit privé de ses fonctions du fait de ses idées politiques entre les années 1820 et 1828. Entre 1824 et 1826, il se consacre à la réédition des œuvres de Descartes, qu'il juge mésestimé :

« [...] et l'on peut affirmer, sans aucune exagération, que pendant un siècle la France semble avoir oublié qu'elle avait produit Descartes.
Dans ce délaissement ingrat du premier des philosophes modernes en génie comme en date, il nous a paru que c'était un devoir pour nous, obscur mais zélé défenseur de la noble cause qu'il a servie avec tant de gloire, d'entreprendre la défense d'un grand homme condamné sans avoir été entendu, de porter de nouveau devant le tribunal de l'opinion un procès perdu sans avoir été plaidé, enfin de publier une nouvelle édition de Descartes. »

Victor Cousin, Œuvres complètes de Descartes, publiées par Victor Cousin. Prospectus, Paris, 1824, p. 6

Si, à l’orée de sa riche carrière, Victor Cousin se vante de cette publication, il la juge sévèrement au soir de sa vie, la considérant comme « indigne » de Descartes. Dans cette édition lacunaire qui vise surtout à contribuer, de façon rapide, au renouveau des études philosophiques françaises, il prend le parti de séparer le Discours de la méthode (volume 1) des Essais (réunis au volume 5). Suivra l’exigeante édition de Charles Adam (1857-1940) et Paul Tannery (1843-1904), entreprise à l’approche du tricentenaire de la naissance de Descartes (12 vol., 1897-1913).

Ces entreprises éditoriales constituent les jalons d’un renouveau des études cartésiennes, illustré notamment, au tournant du 19e s., par les travaux d’Octave Hamelin.

Le cours d'Octave Hamelin

Professeur d'histoire de la philosophie à Bordeaux puis à l'École normale supérieure et à la Sorbonne à partir de 1905, Octave Hamelin (1856-1907) est un représentant de l'école du néo-criticisme, fondée par Charles Renouvier. Son ami et collègue à Bordeaux et, plus tard, à Paris, Émile Durkheim (1858-1917), l'un des fondateurs de la sociologie moderne, lui rend ainsi hommage :

« Non seulement il avait en matière d'histoire de la philosophie une maîtrise qui faisait que dans toutes les universités françaises on se disputait les notes de ses cours, mais à tout son enseignement une discipline intellectuelle était immanente dont tous ses élèves gardent la marque. C'était un pur rationaliste, un amant austère de la droite raison, un ennemi de tous les dilletantismes. »

Émile Durkheim, Rubrique nécrologique d'Octave Hamelin, Le Temps, 18 septembre 1907

 

Parmi les élèves célèbres d'Octave Hamelin, on compte par exemple Marcel Mauss (1872-1950), neveu et disciple d'Émile Durkheim, dont les études influentes vont poser les fondations de l'anthropologie française.

Octave Hamelin donne au début des années 1900 un cours sur Descartes dont la bibliothèque de la Sorbonne conserve plusieurs témoignages, dont les notes préparatoires de la main d’Octave Hamelin, telles que celle présentée ci-contre intitulée « Les origines logiques de la méthode de Descartes », où il conclut :

« En fin de compte, il n'y a jamais eu pour Descartes d'autre raisonnement que la déduction. Qu'il remonte du composé au simple ou qu'il descende du simple au composé, il ne fait jamais, selon sa propre opinion, que déduire. »

Fidèle en cela aux premiers interprètes et commentateurs de Descartes, Hamelin continue à voir dans le Discours le principal texte de référence de la théorie cartésienne de la méthode.

Après la mort brutale d'Octave Hamelin en 1907, ses amis et anciens élèves se chargent d'éditer l'œuvre du professeur, à partir de ses notes rassemblées par leurs soins. Son disciple Léon Robin conduit notamment la publication du Système de Descartes, en 1911, avec le concours de Lucien Levy-Bruhl (1857-1939), titulaire de la chaire d'histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne, et d'Émile Durkheim. Ce  dernier en rédige la préface, soulignant la méthode d'étude d'Octave Hamelin :

« C'est ainsi que, tout en laissant soigneusement la philosophie cartésienne dans son cadre historique, il en fait une étude qui intéressera le philosophe autant que l'historien. Car le cartésianisme, c'est l'idéalisme moderne en train de se constituer. »

Émile Durkheim, Préface au livre d'Octave Hamelin, Le Système de Descartes, Paris : Alcan, 1911, p. VIII

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