Cycle École française de géographie (2)

L'album de Cluj offert au géographe Emmanuel de Martonne en 1930 (1ère partie)

Cet album photographique, réalisé à la toute fin des années 1920, a été offert lors de la cérémonie organisée pour remettre à E. de Martonne son diplôme honoris causa de l'Université de Cluj. Rappelons qu'à l'époque, la photographie est un produit à la pointe de la technologie, rare, coûteux et donc très précieux. Qui est Emmanuel de Martonne ? Pourquoi l'Université de Cluj ? Pourquoi de tels honneurs ? Que représentent les photographies de cet album et quel sens leur donner ? Les réponses à ces questions tissent les contours des relations scientifiques, institutionnelles et culturelles entre la France et la Roumanie pendant la période de l'entre-deux-guerres.

 

1-Le contexte scientifique : un géographe français spécialiste de la Roumanie

E. de Martonne à cheval sur son terrain de thèse en Roumanie. Plaque de verre intitulée « Paringu, campement dans la montagne », 1903, cotée eu3554(035), CNRS, UMR PRODIG.

Emmanuel de Martonne est un géographe français, connu internationalement pour ses travaux sur la Roumanie ainsi que pour ceux relevant de la géomorphologie et la climatologie.

À l'âge de 57 ans, il reçoit le diplôme de Doctor honoris causa consacrant ses recherches de terrain en Roumanie, notamment sur la géomorphologie glaciaire et climatique. Le cliché ci-contre montre le jeune E. de Martonne, à cheval, vers 1900-1903 sur son terrain de thèse en Roumanie : la tente, le théodolite et les deux personnes qui l’accompagnent indiquent qu’il y passe du temps avec du matériel pour étudier le terrain.

Par ailleurs, pendant la Première Guerre mondiale, le géographe français a officié comme expert au sein de différents comités d'études pour préparer la Conférence de la Paix de 1919-1920 à Paris. Il a ainsi contribué au tracé des nouvelles frontières de la Roumanie. Juste après la fin de la guerre, il fut professeur invité en 1921 à Cluj pendant le semestre d'été. En plus des cours qu'il y professa, il dirigea des séries d'excursions de plusieurs jours à travers le pays : c'est ce qu'illustrent l'exposition numérique réalisée en 2019 à la BIS intitulée « La Roumanie d'Emmanuel de Martonne : carnets de terrain » ainsi que le prototype réalisé au CNRS sur la plateforme navigae et intitulé « Sur les pas d'Emmanuel de Martonne : 3e excursion, Roumanie, 1921 ».

 

Diplôme de Docteur honoris causa remis à E. de Martonne par l'Université de Cluj en octobre 1930. [Source : Musée d'histoire de l'Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie.]

2- Des relations institutionnelles, académiques et culturelles fortes entre France et Roumanie

Le diplôme honoris causa et l'album photographique que reçut E. de Martonne témoignent également des relations particulièrement étroites nouées bien avant 1930 entre le géographe français et les élites académiques, politiques et culturelles roumaines.

En effet, E. de Martonne fut membre de la Mission Universitaire Française (MUF), dirigée par Lucien Poincaré (le frère cadet du président de la République française de 1913 à 1920 à savoir Raymond Poincaré). Cette mission se rendit en Roumanie afin de jeter les bases d'une coopération universitaire franco-roumaine et aboutit à la Convention dite Angelescu-Poincaré du 15 juin 1919. Angelescu était le ministre roumain de l'Instruction Publique et des Cultes. Cette convention précisait les modalités de recrutement, de statut et de traitement du personnel universitaire mis à la disposition du gouvernement roumain par le gouvernement français.

Par ailleurs, E. de Martonne a joué un rôle de conseil et d'expert dans un projet de constitution d'un institut de géographie à Cluj, comme l'atteste la lettre de réponse du géographe français à E. Racoviță en date du 10 janvier 1920 :

Mon cher collègue,
Je ne retrouve qu'un exemplaire de mon rapport sur l'organisation d'un Department of Geography à l'Université de Columbia et du Rapport sur l'Institut de Géographie de la Sorbonne, signé par mon beau-père, à un moment Professeur titulaire de la chaire que j'occupe maintenant, mais que j'ai en réalité conçu et rédigé entièrement. Ces deux projets ont été faits dans des buts particuliers et par conséquent ne répondent pas exactement à ce que vous pouvez faire, puisque vous opérez sur table rase. Je vous rédigerai une note purement théorique, un projet idéal, tel que je le concevrais sans aucune contrainte.

(Ana-Maria Stan, Gh. Racoviță, 2007, Memoria documentelor.
Cooperarea franco-româna la Universitatea din Cluj, oglindita în
arhiva lui Emil Racovita,
Cluj, Presa Universitară Clujeană, p.60)

3- La cérémonie officielle du 20 octobre 1930 : remise du diplôme honoris causa et de l’album photographique

La date de cette cérémonie a été difficile à fixer et a tenu compte de l'emploi du temps particulièrement chargé de E. de Martonne. Emil Racoviță, ami biologiste et spéléologue du géographe français et également recteur de l’université de Cluj, ne pouvait concevoir de célébrer les dix ans de l'université sans sa présence, comme l'atteste la lettre qu'il lui adressa le 6 juin 1929 :

Il n'est pas possible de célébrer le 10e anniversaire de l'Université de Cluj sans E. de Martonne. L'hypothèse de son absence ne peut être envisagée d'aucune manière ; comme j'aurai à organiser ces fêtes universitaires en qualité de Recteur, je saurai bien m'arranger pour qu'elle ne se réalise pas. Vous savez quel est mon entêtement, surtout lorsqu'il s’agit de réaliser ce qui est juste. Car il ne s'agit pas seulement de vous conférer un titre de plus, mais de réunir tous ceux qui ont contribué à fonder la grande Roumanie et, dans cette grande Roumanie, l'Université de Cluj ; en conséquent, vous êtes le dernier à pouvoir manquer à cet anniversaire.

(Ana-Maria Stan, Gh. Racoviță, 2007, Memoria documentelor.
Cooperarea franco-româna la Universitatea din Cluj, oglindita în
arhiva lui Emil Racovita,
Cluj, Presa Universitară Clujeană, p.152-153)

 

E. de Martonne dans la salle d'honneur (Aula Magna) de l'université, octobre 1930. [Source : Musée d'histoire de l'Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie.]

E. de Martonne assista donc à la cérémonie commémorant les dix ans de l'Université roumaine de Cluj. On peut le voir sur la photographie ci-dessus : c'est le deuxième des cinq personnages vus de dos, en partant de la gauche. Il y lit au nom du gouvernement français et de l'Université de Paris le message de félicitations envoyé par l'Université de Paris à l'Université de Cluj :

À côté de l’enseignement magistral, qui fut une tâche énorme, vous avez développé la recherche avec un éclat qui fait honneur à la Science roumaine. De nouvelles chaires, de nouveaux laboratoires ont été créés. […] L'ensemble des publications de l'Université de Cluj peut réellement affronter la comparaison avec les plus anciennes universités. La renommée de vos maîtres a passé la frontière.

(Ioachim Crăciun, 1930-1935, Serbările jubiliare ale Universității din Cluj
la împlinirea primului deceniu 1920-1930, și activitatea ei științifică în
primul deceniu 1920-1930,
Cluj, Tipografia Cartea Românească, p.18)

Au cours de cette célébration des dix ans de l'Université de Cluj, qui se déroula entre le 20 et le 21 octobre 1930 en présence de la famille royale roumaine (Carol II étant revenu de son exil à l'étranger le 6 juin 1930), un événement spécial fut organisé : la remise des titres de Docteur Honoris Causa pour la Reine Marie de Roumanie et sept autres personnalités scientifiques étrangères. La liste complète des lauréats comprenait Metodie Zavoral (l'abbé du monastère de Strahov à Prague), Matteo Bartoli (professeur universitaire à Turin), le comte de Saint-Aulaire (diplomate français), Henry Roger et Emmanuel de Martonne (tous deux professeurs à l'Université de Paris), Henry Wickham-Steed et Robert William Seton-Watson (savants et publicistes britanniques).

C'est lors de cette remise de diplôme honorifique que E. de Martonne reçut le splendide album photographique d'une partie des bâtiments de l'Université de Cluj.

 

À suivre dans un prochain billet...

 

Gaëlle Hallair
(CNRS, UMR Géographie-cités, équipe
« Épistémologie et histoire de la géographie », France)
et Ana-Maria Stan
(chercheuse au Musée d'histoire de l'Université
Babes-Bolyai de Cluj-Napoca, Roumanie)