Entretiens

© Studio Baillif

Dans les coulisses de NuBIS : restaurer et numériser le patrimoine de la bibliothèque

Comment les documents conservés dans les réserves de la Sorbonne se retrouvent-ils en ligne sur ce site ? Quel est le travail des équipes de restauration et de numérisation patrimoniales de la bibliothèque ? Et comment arrive-t-on à de tels postes ? En cette Journée internationale de la fonction publique, NuBIS vous invite en coulisses…

 

Dans le secret des ateliers

Loin de l'animation des espaces d'accueil et des salles de lecture de la Sorbonne se trouvent des ateliers dont le grand public ne soupçonne pas forcément l'existence. Dédiés à la conservation et à la restauration des fonds placés sous la responsabilité du Département des Manuscrits et Livres Anciens (DMLA) de la bibliothèque, l'atelier de restauration est le lieu de travail quotidien d'une équipe chargée d'intervenir sur les documents de manière préventive ou curative, par exemple dans le cadre d'une demande de consultation, de prêt pour une exposition, ou de numérisation.

« À la réception d'une telle demande, nous pouvons être amenés à constater que le document concerné nécessite au préalable une intervention de conservation-restauration, » explique Isabelle Diry-Löns, conservatrice adjointe à la responsable du DMLA et chargée, entre autres, du suivi de l'activité des ateliers. « En dehors de ça, il y a les activités courantes. Les degrés d'urgence se définissent parfois au jour le jour et se greffent sur des programmes au long cours que l'on essaie malgré tout de faire avancer, en s'efforçant de concilier services aux lecteurs, exigences de conservation et projets de valorisation. »

Parmi ces derniers, un axe fort concerne des sources relatives à l’histoire de l'Université de Paris, mis en valeur à travers une collection dédiée dans NuBIS, irriguant d'autres projets comme par exemple ORESM. Il comprend des documents très divers : archives de l'ancienne faculté des arts, manuscrits médiévaux illustrant l'enseignement universitaire, portraits gravés de professeurs, esquisses et dessins préparatoires pour les décors de la « Nouvelle Sorbonne » (1895-1901) ou pour des projets architecturaux concurrents. Autre exemple de programme : celui consacré aux manuscrits philosophiques du XVIIIe siècle, en partenariat avec le projet Philosophie cl@ndestine.

 

Parcours, formations et enjeux

© Pascal Levy

Les restauratrices de l'atelier de la BIS ont elles-mêmes des profils assez divers, qui témoignent de l'évolution du métier au cours des dernières décennies.

Dernière arrivée, Catherine Teixera, fraîchement diplômée de l'École de Condé, présente un type de parcours en train de devenir prédominant, avec une formation en cinq ans délivrée, soit par cet établissement privé, soit par l'Institut national du patrimoine (INP), soit enfin par l'Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et son Master Conservation-Restauration des Biens culturels (CRBC). Existent en outre de multiples formations à l'étranger, comme celle de l'École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre, à Bruxelles. Installées depuis plus longtemps dans les murs et lauréates du concours de la filière des métiers d'art (Ministère de la culture), Gaëlle Füchs, Cécila Huteau et Anne-Laure Rogues de Fursac sont en revanches passés par des formations initiales en reliure (Brevet des métiers d'art de niveau Bac au lycée technique de Tolbiac et Diplôme des métiers d'art de niveau Bac+2 de l'école Estienne), complétées par une formation en restauration reçue dans les ateliers d'institutions publiques telles que la Bibliothèque nationales de France et les Archives nationales, à une époque où les formations actuelles n'existaient pas encore.

Au sein de l'atelier, on se réjouit du brassage des générations, des compétences et des points de vue apportés par les différents parcours, – mais on regrette aussi la disparition de l'ancienne voie, que les nouvelles ont supplanté plutôt que de venir s'y ajouter. Or, les formations longues tendent à être plus théoriques que pratiques. « D'où l'importance de conserver des ateliers dans les institutions et de ne pas tout externaliser, » commente Sylvie Struyve, responsable de l'atelier et de la conservation préventive des collections patrimoniales, qui a elle-même une formation de base en reliure complétée par un Master de l'Université Paris-1 ; « parce qu'aujourd'hui les institutions sont souvent les plus à même d'assurer une formation pratique, et que ce sont des espaces de transmission des connaissances et des compétences. C'est l'avantage de ne pas être dans une logique exclusivement économique. »

 

Entre tradition et renouvellement

"Reliures de bibliothèque" ancien modèle. © Studio Baillif

Il faut dire qu'on aurait tort de s'imaginer le travail de restauration et de conservation comme une suite de gestes immémoriaux, reproduits à l'identique depuis des siècles. Bien au contraire, la discipline est en constant renouvellement, au gré d'allers-retours entre le présent et le passé.

« Auparavant, les interventions de restauration étaient réalisées par des relieurs, les formations de restaurateurs de livres n'existant pas, » explique Sylvie Struyve ; « les techniques utilisées étaient issues de la reliure, les parties dégradées étaient remplacées et non restaurées : l'objectif premier était la solidité, plutôt que la préservation des traces du passé. »

« Certains manuscrits médiévaux des collections de la BIS ont visiblement vécu longtemps sans aucune protection, » raconte Isabelle Diry-Löns, « probablement laissés à l'abandon car ils n'étaient plus considérés comme très utiles, par rapport à l'imprimé. D'où des manuscrits où la première page, par exemple, est très abîmée, brunie, ce qui est souvent un crève-cœur car c'était la plus richement ornée. C'est au moment des premières opérations de catalogage qu'a commencé une prise de conscience. » Les bibliothécaires du tournant du XXe siècle ont alors cherché à garantir leur préservation… mais avec les moyens et techniques de l'époque : coutures extrêmement serrées, inadaptées aux parchemins (matière vivante qui s'étend ou se rétrécit en fonction de l'humidité de l'air), et empêchant parfois l'accès aux notes ou décors placés en marge intérieure, usage massif de colles non réversibles…

Les années 1970 ont marqué un tournant important avec les travaux d'un conservateur britannique, Christopher Clarkson (1938-2017), dont Gaëlle Füchs et Sylvie Struyve ont pu suivre les stages. En 1966, lors d'une crue du fleuve Arno en Italie, des centaines de milliers de documents de la Bibliothèque nationale centrale de Florence sont alors plus ou moins gravement endommagés. C'est en travaillant à leur restauration que Clarkson constate à quel point les techniques de reliure moderne appliquées à ces documents anciens étaient inadaptées, contribuant même parfois à amplifier les dégradations. Il préconise à partir de là des solutions moins invasives (sans colle et facilement démontables), une forme de reliure dite « de conservation », que les équipes de l'atelier de la Bibliothèque de la Sorbonne réalisent encore sous sa forme d'origine, ou font évoluer en fonction des documents, s'inspirant parfois de techniques de reliure très anciennes, comme celles de l'époque médiévale.

© Pascal Lévy

Lorsqu'un document arrive dans à l'atelier, il est sorti du conditionnement dans lequel il est conservé et fait systématiquement l'objet d'un entretien sanitaire : dépoussiérage et gommage. Dans certains cas, notamment dans la perspective de sa numérisation, il convient également de procéder à sa « mise à plat ». Là encore, les techniques varient selon les objets, et évoluent vite, d’où la nécessité d'une veille constante reposant sur la consultation de la littérature professionnelle et des échanges avec les ateliers d'autres institutions.

À la suite d’échanges avec l’atelier de restauration des Archives nationales, Gaëlle Füchs a ainsi mis au point, pour le traitement des documents sur parchemin, une méthode utilisant le Gore-Tex, ce matériau utilisé par les sportifs, imperméable mais laissant passer la vapeur d'eau (comme la transpiration). Ce principe est exploité pour humidifier très légèrement le parchemin, sans le mouiller, de façon lente et contrôlée, de manière à ce que le parchemin se détende et puisse ensuite être mis en tension sur des plaques aimantées sans risque d'être abîmé. En séchant, il va ensuite se mettre à plat. Pour les documents manuscrits, on passe par d'autres protocoles exigeant encore plus de précautions, du fait de la présence de fer dans certaines encres, entraînant un fort risque d'oxydation dans le papier. Les restauratrices pratiquent dans ce cas une mise à plat en chambre hermétique à l'aide de solutions salines, technique dite de la « boîte à sel ». Cela permet d'obtenir une humidité fixe et stable, suffisante pour la mise à plat mais limitée au strict minimum afin d'éviter la migration des particules de fer dans le papier.

 

Passage à table… de numérisation

© Pascal Lévy

Attenant à l'atelier de restauration se trouve l'atelier de numérisation. Les documents à traiter y arrivent, accompagnés d'un bordereau détaillant les paramètres du travail à accomplir, par exemple la résolution d'image souhaitée (de 300 à 600 DPI selon la nature du document), et attirant éventuellement l'attention sur certaines caractéristiques matérielles du document, en particulier ses fragilités. Disposer d'un atelier de proximité permet une très grande réactivité dans les processus de réalisation, alors que les externalisations passent par des étapes parfois très lourdes : lorsqu'il faut les envoyer à des prestataires extérieurs, les documents précieux requièrent des constats d'état extrêmement précis au départ et au retour, opérations très chronophages. Le fait d'être sur place permet également d'alerter rapidement les conservatrices ou les restauratrices si un problème particulier est détecté. Il peut arriver que des demandes de numérisation soient refusées lorsque l'état du document ne se prête pas aux manipulations exigées par l'opération.

Doté d'un équipement adapté au traitement des documents patrimoniaux (balance porte-livre permettant de ménager les reliures, éclairage peu agressif), l'atelier de numérisation actuel est l'héritier d'un atelier de microfilmage transformé et modernisé au tournant des années 2000. Jusqu'en 2020, il était placé sous la responsabilité de Jean-Claude Baillat, bibliothécaire assistant spécialisé, qui a marqué le service de son empreinte en étant le premier opérateur de l'atelier de microfilmage, puis en se convertissant aux techniques de numérisation et en formant plusieurs magasiniers du DMLA. Son récent départ en retraite a conduit à la mise en place d’une nouvelle organisation : trois magasiniers du DMLA, Achille Cantamessa, Aïda Kettou et Carlos Puentes, se relaient désormais, par sessions de deux à trois heures de numérisation, articulées avec leurs autres missions (service public, maintenance des collections…). Cela suppose beaucoup de dialogue car un même document n'est pas forcément traité par la même personne. « Entre un livre imprimé moderne et un manuscrit médiéval sur parchemin, il y a parfois tout un monde. Cela peut demander plus de soin, plus de temps pour obtenir un résultat, » note également Carlos Puentes. Quand la volumétrie se conjugue avec la fragilité, certains ouvrages peuvent demander jusqu'à plusieurs jours pour être numérisés.

Enfin, NuBIS ne se nourrit pas seulement d'images. Les numérisations doivent être accompagnées de métadonnées de description, sur lesquelles s'appuieront les réponses aux recherches des utilisateurs en ligne. D'où l'importance des entreprises de signalement menées en amont ou en parallèle des projets de valorisation : au cours des derniers mois, le DMLA a ainsi travaillé au signalement à la pièce, c'est-à-dire à la description de chaque document dans le catalogue collectif en ligne Calames, des archives de l'ancienne université de Paris conservés dans des cartons (cote MSAUC) et jusqu'à présent sommairement décrites à la liasse. Ce sont ainsi deux mille nouveaux composants qui devraient avoir été créés dans Calames d'ici la fin de l’année.

 

La numérisation, et après ?

Statuts de l'Université de Paris, 1215. [Source : NuBIS.]

Enfin, vient le temps du retour du document dans les réserves. Mais là encore, des questions se posent.

« En magasin, nous avons une contrainte : une fois traité, il faut que le document retrouve sa place dans un espace déterminé par sa cote, » explique Sylvie Struyve. « Certains documents font partie d'une série, c'est-à-dire qu'ils sont rangés dans des boîtes spécifiques sur les étagères », héritage des modes de classement des siècles précédents. Il faut parfois faire la part entre la meilleure solution de conservation pour le document individualisé et celle assurant sa conservation au sein d'un ensemble qui fait lui-même sens. « De même, les documents conservés en liasses sur lesquels nous avons dernièrement travaillé se présentent liés ensemble grâce à un cordon qui traverse toutes les pièces et une petite pâte de parchemin pour maintenir l'ensemble. Lorsque ce type de conditionnement s'avère trop problématique pour la conservation pérenne des documents, on peut être amenées à ne pas le remettre en place (tout en conservant l'ensemble des éléments constitutifs), mais chaque fois que c'est possible on a à cœur de préserver dans le montage d'origine. » Certains « trésors » comme les statuts de l'Université ont été mis à part et ont fait l'objet de conditionnements particuliers, mais ce traitement ne peut pas être appliqué à tous les documents.

L'arrivée du numérique change aussi certaines donnes. « Certains chercheurs souhaiteront toujours avoir accès aux originaux : pour apprécier des détails comme les filigranes du papier, que la version numérisée des documents ne donne pas à voir, ou encore la matérialité même de l'objet-livre, dont les codicologues étudient la structure, » note Isabelle Diry-Löns. « Mais dans l'ensemble la numérisation permet de réduire le nombre des sollicitations de consultation directe, ce qui a un impact sur la réflexion sur les conditionnements à long terme. » En effet, si la numérisation peut impliquer en amont des opérations de conservation-restauration conditionnant son efficacité, elle peut aussi concourir à alléger, en aval, celles liées à la perspective de manipulations de la part des lecteurs. La numérisation participe ainsi, indirectement, de la conversation des documents historiques au plus près possible de leur état d'origine.

 

 

Léopold Boyer,
Chargé de projet de numérique et de valorisation.
 
D'après des entretiens menés en janvier 2021 par
Léopold Boyer et Romance Porrot, chargée de valorisation.

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